Le rôle des troupes montées dans l'armée de Charlemagne

L'importance des troupes montées dans l'armée franque à longtemps été un sujet de discussion épineux entre les Historiens. La cavalerie joua-t-elle un rôle tactique fondamentale dans les armées du Regnum Francorum ? Pour L. Ganshof (page 66) : " La cavalerie de Charlemagne était peu nombreuse, les unités de cavalerie lourde jouait un rôle extrêmement important au niveau tactique et peut-être stratégique. Elles assurèrent aux armées Carolingiennes une supériorité sur les Saxons, les Slaves, les Avars et probablement sur les Danois". J. F. Verbruggen (pages 24-25) partage un point de vue identique : "Charlemagne dut ses succès au relative petit nombre de ses cavaliers lourds dont la supériorité s'expliquait en grande partie par la qualité de leur armement. Cette petite quantité de cavaliers lourds était aidé par une masse considérable de cavaliers légers, ne possédant pas la brunia. "En 1980, Ph. Contamine dans son ouvrage intitulé La guerre au moyen âge écrivait (p. .319-320): "Ce ne serait que sous Charlemagne que les forces montées auraient formé la partie la plus solide et la plus efficace de l'armée. " Les réformes entreprises par Charles Martel au niveau de l'organisation militaire de la tactique et de l'armement n'étaient plus prises en considération.

Il est évident que par rapport à leurs prédécesseurs les Mérovingiens, les Carolingiens en général et Charlemagne en particulier (voir articles de L. Ganshof, " A propos de la cavalerie dans les armées de Charlemagne ", Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,II, 1952, p. 531-537 et Charlemagne's Army , Providence, 1968 ainsi que J. F. Verbruggen, " L'armée et la stratégie de Charlemagne ", Karl der Grosse, I, ed. W. Braunfels, Düsseldorf, 1965, p. 420-434 et The Art of Warfare in Western Europe during the Middle Ages : From the Eighth Century to 1340, Amsterdam, 1977, p. 24-25, 280-283) disposèrent toujours d'une bonne cavalerie.

Les troupes montées dans l'armée de Charlemagne était de deux types. Le premier groupe, qu'on appelait souvent caballarii avait pour armement un bouclier, une lance, une épée longue et une plus courte, et enfin un arc avec un carquois rempli de flèches comme nous l'indique les Capitularia regnum Francorum numéros 25 ch. 4 ; 75 ; et 77, ch. 10 . Le second groupe avait apparemment le même

matériel mais il disposait en supplément d'une cotte de mailles (brunia) et d'un casque. Tout cet équipement était très coûteux et à la fin du VIIIe / début IXe il valait environ si l'on en croît la Lex Ribuaria, (40, 11) 40 solidi. Avec une telle somme, on pouvait acheter une vingtaine de bœufs ou de vaches laitières. La cavalerie franque n'était pourtant pas une force de rupture comme la chevalerie le deviendra quelques siècles plus tard parce qu'elle ne disposait pas d'étriers contrairement aux Avars et aux Lombards. La cavalerie était divisée en petite unité appelée scara. Dans une bataille chaque scara était divisée en cunei de 50 à 100 cavaliers. Chaque scara et cunei possédait leurs propres étendards. La tactique était souvent la même : Les troupes montées étaient utilisées comme éclaireurs et harcelaient l'ennemi avec leurs lances et leurs arcs tandis que l'infanterie achevait de briser la résistance de l'adversaire.Comme l'écrit Ph. Contamine, La guerre au Moyen Age, page 103 : " L'Empire était capable de fournir quelque 35.000 cavaliers solidement équipés auxquels pouvait s'ajouter toute une masse de piétons et d'auxiliaires riche peut-être de 100.000 hommes ".

Pour savoir quel pouvait être l'importance des troupes montées dans la stratégie de Charlemagne, il convient d'analyser les campagnes menées par ses armées pendant plus de trente ans.

A l'Est, Charlemagne se lança dans la conquête d'une partie du territoire des Avars et soumit la Bavière du duc Tassilon III (748-788) qui s'était révolté. Ce peuple belliqueux originaire des steppes d'Asie centrale constituait une puissance régionale importante dans les Balkans (Pannonie) bien avant qu'il ne monte sur le trône des Francs mais c'était affaibli par des dissensions internes depuis la fin du VIIIe siècle. Cette conquête fut assez facile pour les Francs puisqu'il n'y eut , en dehors de petites escarmouches, aucun engagement majeur. A l'été 791, Charlemagne envahit les terres avars avec son armée composée de Francs, de Saxons et de Frisons. Son armée se divisa en deux groupes: Les Saxons et les Frisons longeaient la rive gauche du Danube tandis que Charlemagne et ses Francs longeaient la rive droite. Une flotille de petits navires les suivaient afin d'assurer en permanence le ravitaillement des deux colonnes. Les Avars avaient prévu d'attaquer les envahisseurs à Kaumberg. Sur la rive gauche ainsi que sur la rive droite, ils avaient construits d'imposantes fortifications mais devant la puissante armée de Charlemagne, ils préférèrent abandonnés ces ouvrages défensifs sans résistance et se cachèrent dans la forêt. Les Francs détruisirent toutes les fortifications et pendant trois semaines ravagèrent les vallées du Danube et du Raab sur plus de 300 kilomètres. Les Avars n'intervinrent pas. Une épidémie frappa les chevaux et Charlemagne en perdit plusieurs milliers ce qui ne l'empêcha pas de continuer sa conquête. Les fortifications construites par les Avars et détruites par les Francs laissent à penser que leur armée était surtout composée d'infanterie et d'engins de siège. Pourquoi les Avars se seraient-ils repliés devant une armée avec beaucoup de cavalerie ? Les cavaliers Avars étaient réputés pour leur bravoure et leur maîtrise du tir à cheval. Ils ne pouvaient pas avoir peur de ceux de Charlemagne. Lorsque les éclaireurs avars informèrent leurs chefs de la composition de l'armée franque, il ne faisait plus aucun doute pour eux qu'ils devaient se replier s'ils ne voulaient pas être exterminés car il était difficile de combattre une armée d'infanterie surtout dans ces contrées boisées. De plus la perte d'une grande partie de ses chevaux n'interdit pas à Charlemagne de poursuivre sa route. Si la cavalerie avait été sa meilleure arme, la diminution de ses troupes montées aurait affaibli son armée et nul doute que les Avars en auraient profité. Ce ne fut pas le cas. En 795, les Avars furent soumis par Charlemagne et disparurent sous les coups des Moraves dans la première moitié du IXe siècle.

Au Nord, Charlemagne s'occupa des Saxons qui lui donnèrent pas mal " de fil à retordre ". La guerre proprement dite dura de 772 à 785. A partir de cette date, l'armée franque fut surtout chargée d'étouffer les révoltes sporadiques de ce peuple rétif à l'autorité et mena quelques expéditions en territoire slave. L'objectif militaire principal de Charlemagne était de contrôler cette zone et de la placer sous la tutelle des Francs pour éviter que les Saxons n'attaquent ses possessions et les régions environnantes comme la Hesse et la Frise. Pour y parvenir, il fallait construire des forteresses nouvelles et détruire ou s'emparer de celles de l'ennemi. L'élimination de poches de résistance et le pillage constituaient l'essentiel des activités militaires. Au début de l'année 773, Charlemagne fit du castrum situé à Eresbourg sa principale base d'opérations en Saxe. Elle devait le rester pendant plusieurs décennies. Durant la campagne de 772, il mit une garnison dans le castellum de Bürabourg à 40 km au sud-est d'Eresbourg. En 775, Charlemagne s'empara du castrum saxon de Sybourg et reconstruisit Eresbourg qui venait d'être détruit par un raid ennemi deux années plus tôt. En 775, un camp fortifié près de Lübeck fut attaqué par surprise par des Saxons qui étaient parvenus, grâce à un stratagème, à s'infiltrer à l'intérieur. De nombreux Francs furent massacrés et les agresseurs réussirent à s'enfuir. L'année suivante, une autre offensive saxonne contre Eresbourg réduisit le castrum en un tas de cendres. Charlemagne entreprit aussitôt sa reconstruction et en ajouta un autre sur la Lippe. En 778, Charlemagne avait couvert la frontière saxonne de forteresses si l'on en croît son chroniqueur Eginhard dans sa biographie (Vita Caroli Magni) consacré au grand homme. Durant la campagne de 779, Charlemagne prit d'assaut les fortifications saxonnes de Bochold et en 785 ses troupes détruisirent pendant l'hiver un grand nombre de places fortes appartenant à l'ennemi. En 789, les Carolingiens s'avancèrent au delà de l'Elbe et construisirent deux ponts protégés par des places fortes. Ils utilisèrent également leur flotte pour ravitailler les soldats et finalement capturèrent la ville de Dragawit, le chef des Wilsi qui préféra se rendre plutôt que de subir un siège en règle. En 806, le fils de Charlemagne, le prince Charles, dirigea une campagne contre les Sorbes et après quelques escarmouches, il les repoussa et fit bâtir deux nouveaux castella, l'un sur la Saale et l'autre sur l'Elbe. En 808, les forces franques établirent encore deux nouveaux castella sur l'Elbe avec de solides garnisons. Les Carolingiens s'étaient d'ailleurs emparés d'ouvrages défensifs installés par le roi des Danois Godefried près de la frontière saxonne. Pour la campagne de 809, Charlemagne fit venir des renforts de Gaule et de nouveaux forts furent construits. En plus de ses places fortifiés, Charlemagne déploya beaucoup de détachements dont le rôle était de débusquer les derniers Saxons rebelles et de les anéantir. Mais ces derniers n'aimaient pas les batailles rangées et préféraient s'enfuir et se cacher lorsque les troupes adverses étaient nombreuses. Leur tactique préférée restait celle de l'embuscade et de la razzia c'est pourquoi ils étaient très difficile à vaincre. De 774 à 785, les armées de Charlemagne menèrent une dizaine de campagnes contre eux et on ne recensa aucun engagement majeur. Nous ne savons pas quel fut le rôle jouée par la cavalerie franque pendant ces opérations militaires. A l'été 782 une troupe saxonne fut encerclée dans les montagnes du Süntel par une unité de Ripuaires commandés par le comte Théodoric et une unité de Francs dirigée par deux legati, Adalgisus et Geilo. Les Francs décidèrent d'attaquer les Saxons sans attendre Théodoric et se firent massacrer jusqu'au dernier. Ils ne disposaient pas de cavalerie et ne parvinrent pas à rompre la ligne de bataille adverse.

A l'ouest, Charlemagne dût mener plusieurs campagnes contre les Bretons en 786, 799 et 811. Nous ne savons pratiquement rien des opérations militaires et les Annales Regni Francorum sont d'une brièveté déconcertante. Les campagnes de 799 et 811 furent un véritable succès pour les armées du grand Charles. Celle de 786 fut apparemment plus difficile. L'armée était commandée par le sinescalcus, Adulfus qui s'empara de nombreux prisonniers et de places fortes situées dans les forêts et les marécages. Le terrain ne se prêtait pas au manœuvre de la cavalerie et il est probable que l'armée d'Adulfus était surtout composée d'infanterie et de machines de siège. Les troupes montées ne jouèrent pas ou prou de rôle tactique dans ces opérations.

Au sud, Charlemagne lutta en Italie contre les Lombards et en Aquitaine contre les Arabes. En Italie Charlemagne entreprit deux campagnes majeurs et d'autres moins importantes. A la fin de l'été 773, une armée franque franchit les Alpes et Didier, le roi des Lombards (756-774) envoya ses armées pour leur barrer la route. Apprenant qu'une autre armée franque tentait de l'encercler, il décida de battre en retraite et de se réfugier dans Pavie, la capitale de son royaume. Charlemagne avança jusqu'à Pavie et assiégea la cité. Au bout de neuf mois de siège, les Lombards déposèrent les armes. La guerre en Italie fut essentielement une guerre de sièges. Les Francs s'emparèrent de Friuli et Treviso en 775 et d'Ortoma et Lucera en 802. En 810, le prince Pépin (777-810) second fils de Charlemagne entreprit une grande campagne contre Venise. Il prit les îles vénitiennes en attaquant par terre et par mer puis sa flotte s'en alla ravager les rivages de la Dalmatie. Il plaça des garnisons dans toutes les cités fortifiées d'Italie qui se trouvaient sous son contrôle. Là encore, la cavalerie ne joua aucun rôle dans ces expéditions militaires parce que, comme en Angleterre le terrain ne s'y prettait absolument pas. En Aquitaine, les Francs étaient déjà intervenu à l'époque du roi Pépin III le Bref (751- 774) mais les Aquitains n'étaient pas encore soumis. Un aristocrate dénommé Hunald se souleva contre Charlemagne qui intervint rapidement et restaura l'ordre en édifiant des forteresses comme celle de Fronsac sur la Dordogne (" le château des Francs "). La politique de Charlemagne dans cette région continuait celle de son père. Il fallait protéger et pacifier l'Aquitaine en fortifiant un grand nombre d'anciennes civitates romaines comme Bourges, Narbonne, Angoulême et Toulouse et en restaurant d'anciens castra et castella tel que Thouars, Argenton, Chantelle et Bourbon endommagés pendant la guerre de conquête de 760-768. Il installa également beaucoup de garnisons. En 778, il apporta son soutien au gouverneur de Barcelone, en révolte contre Abd al-Rahman, émir de Cordoue mais les troupes carolingiennes tombèrent dans une embuscade à Ronceveaux et l'arrière garde ainsi que le neveu de Charles, Roland, fut entièrement massacrée par les Basques. En 792-793, les Sarrasins dirigés par Abd al-Malik ibn Mughith envahirent le Sud de l'Aquitaine et les garnisons de Narbonne et de Carcassone tinrent bon mais une armée commandée par le comte Guillaume de Toulouse tenta de leur barrer la route et se fit tailler en pièces près de Villedaigne. Une autre tentative menée par Datus, un personnage important du Rouergue se solda également par un échec cuisant. En 797, la politique défensive de Charlemagne changea complètement et il décida d'étendre ses possessions en Espagne pour mieux défendre l'Aquitaine des incursions arabes. La forteresse de Vich fut occupée ainsi que les castra de Casseres et de Cardone. La civitas de Lerida fut prise en 800 et Louis le Pieux fit le siège de Barcelone qui dura de Septembre 802 à fin Avril 803. Tortose fut prise en 805 et Pampelune capitula en 811. Durant ces campagnes, les Carolingiens livrèrent quelques batailles rangées contre les troupes musulmanes mais il n'y eut jamais de charge de cavalerie. Charlemagne comptait davantage sur ses garnisons et ses positions fortifiées que sur sa cavalerie pour empêcher les Arabes de piller et de mettre à sac l'Aquitaine.

Pour terminer, on peut dire que Charlemagne n'a guère utilisé sa cavalerie comme force de choc mais plutôt comme force de reconnaissance. Elle servait surtout à patrouiller et à traquer l'ennemi qui s'était réfugié dans des zones reculées. D'ailleurs les troupes montées pouvaient combattre à pied comme ce fut le cas dans de nombreuses batailles médievales : Hastings en 1066, Tinchebrai en 1106, Brémule en 1119, Northallerton en 1138 et Lincoln en 1141. Bien que la cavalerie ait eu une place non négligeable dans ses armées, Charlemagne comme son père et son grand-père préférait sécuriser ses conquêtes par des garnisons et des places fortes. Il s'intérressa davantage aux machines de sièges à la logistique et aux fortifications. La chevalerie n'existe pas encore et il faudra encore attendre quelques siècles pour qu'elle devienne la reine des champs de bataille.